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(Cinéma) HORS LIEUX


HORS LIEUX

 

 

 

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"L'artiste est inventeur de lieux. Il façonne, il donne chair

à des espaces improbables, impossibles ou impensables..."

G. Didi-Huberman

 

 

Hors 

Lieux

 

Il y a deux images au commencement.

Ou plutôt deux lieux.

 

Un grenier, qui jouxtait la chambre de mon frère, et où je passais mes après-midi à jouer, et une maison abandonnée, au bord de l’Yonne, que nous explorions (mes amis et moi) régulièrement.

 

La pièce vide, abandonnée, à côté de la chambre, simplement séparée par une porte ; et la maison brûlée (comme nous l’appelions alors) accessible en escaladant un mur.

 

 

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Les lieux de nos jeux d’enfant, ces espaces que l’on délimite (territoires) et dans lesquels on donne libre court à l’imagination ont la particularité d’abolir le temps. Le jeu est cette action d’abolir le temps des hommes et d’imposer au réel un autre ordre de l’espace-temps, un ordre factice mais qui se donne pour vrai, qui se superpose et efface le temps chronologique et nous plonge, non dans l’imagination elle-même (bien que ce soit l’illusion que nous avons alors) mais plutôt entre le lieu réel et le lieu fantasmé, précisément entre deux lieux, deux temps, deux mondes, là où tout se passe.

 

 

 

 

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Les lieux abandonnés sont des espaces hors du temps. Portant encore les marques d’un temps passé, sur lequel les présents successifs se sont accumulés (en poussières, traces et intrusions de la nature), l’espace abandonné, lorsqu’il est visité par l’homme, met en lumière, dans le présent, ces coupes successives de temps. Il n’y a pas d’espace concret, physique, qui porte plus la marque du temps, imprégné  –  comme dans la nature l’érosion, le vent, la pluie – dans l’espace même, dans les objets, sur les murs. Le temps s’y fait espace.

 

 

 

 

 

 

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Cette solidification (fragile) du fluide, cette cristallisation (éphémère) du temps perdu ou passé, rien ne l’exprime mieux que ces lieux entre qui en sont pas seulement des espaces délimités mais qui sont aussi, souvent, ces zones indistinctes entre les maisons, entre les usines, à la périphérie des villes et sous les bretelles d’autoroute. L’espace entre s’exprime par son aspect en friche, par l’accumulation d’objets hétéroclites qu’il recèle. Il s’exprime par son absence de détermination et de délimitation, son absence de rôle et d’affectation. Espaces oubliés entre les lieux affectés et effectifs de la vie humaine. Zones où errent les exclus et autres immigrés de nos sociétés.

 

 

 

 

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Sensation d’intrusion. Sensation d’être « déplacés » lorsque nous pénétrons le silence de ces zones d’ombre de nos villes et de nos vies. Sensation du temps arrêté, à côté de la cité et de son temps accéléré. Le voyage dans l’espace devient voyage dans le temps.

 

Sensation de dépaysement. Être où nous devrions non-être. Comme lorsque nous visitons l’appartement d’un ami en son absence et que nous observons un monde au repos, en attente. Désaffecté aussi. Les objets, les vêtements, les traces, tout marque la présence d’un être qui est absent. Présence de l’absence comme on dit.

 

 

 


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"Les choses de l'art commencent souvent au rebours des choses de la vie.

La vie commence par une naissance, une oeuvre peut commencer

sous l'empire de la destruction : règne des cendres, recours au deuil,

retour de fantômes, nécessaire pari sur l'absence."

 

G. Didi-Huberman

 

 

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On ne comprend que beaucoup plus tard combien certains lieux laissent une trace, une empreinte.  Il faut un temps second.

 

Plus tard l’envie de visiter ces lieux dit « désaffectés », soit en attente ou en suspend de l’activité des hommes. Des usines, des maisons, des villes parfois.

 

 

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Pour mon premier court-métrage, Seule (2000), la découverte d’une usine désaffectée modifie le scénario initial (qui se déroulait dans une maison abandonnée). Le récit transposé prend une autre dimension, celle du lieu, de ses couloirs, pièces, recoins, souterrains et sommets.  L’espace du récit se superpose avec l’espace de l’usine. Il n’y a plus deux espaces mais un entre-deux indistincts, entre rêve et réalité.

 

 

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Depuis, ces lieux hantent mon imaginaire. En 2004, la réalisation de Fragments Extérieurs se déroule dans un lotissement en construction, abandonné avant d’avoir été terminé. Là encore le lieu détermine des possibles. Un lieu en construction / déjà abandonné. Un lieu potentiel en quelque sorte. Un lieu comme un écart entre deux possibles : la construction/la destruction. Comme une différence de potentiel. Espace en suspens, en équilibre. Espace fragile, aujourd’hui disparu.

 

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Nombre de ces lieux disparaissent. Les images tournées pour les films (réalisés et pour les projets non-réalisés) s’accumulent aujourd’hui et gardent trace de ces lieux hors du temps. Désormais totalement hors du temps. Séparés.

 

 

 

 

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En 2005, la réalisation du film FRANK sollicite de nouveaux lieux, de nouveaux territoires. Ce sont les espaces en construction. Espaces en devenir, espaces morcelés, informes, encore déconnectés et désaffectés. En attente d’affectation. Futurs lieux de vies. Dès 2003, avec Prosper Hillairet, nous parcourons la ville en construction dans l’ancien quartier de Tolbiac (Fantômes – 2003). L’ « Avenue de France » est notre espace d’exploration. On y détoure les strates, les ombres, les raccordements entre la ville ancienne et la ville nouvelle. Un monde se construit sur les ruines du monde ancien. Mais ces travaux donnent au paysage l’aspect de ruines nouvelles.

 

 

FRANK est un retour sur ces lieux après Fantômes. Une exploration urbaine superposée à une exploration mentale. Constructions (2009), filmé pendant le tournage du film, reviendra encore sur ces lieux hybrides.

 

 

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Depuis, je continue ces explorations. À nouveau des espaces abandonnés, des ruines, au milieu des forêts. Dans LAND A, les lieux se connectent et tissent une toile, virtuelle, entre des espaces/temps incompossibles.

 

 

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Enfin il y a les autres projets. Ceux dits « non aboutis ». Ceux refusés, abandonnés eux aussi. Ils se superposent alors parfaitement avec ces lieux oubliés. Ils forment le texte invisible de films possibles.

 

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Si je me retourne…

Un regard insiste depuis ces lieux oubliés. Un regard fend l’image en deux et nous transperce à travers le temps. Le regard d’un fantôme, d’un spectre. Le regard fantôme d’un lieu disparu. Le regard du temps ? De l’Histoire (de son fantôme) ?

Ou peut-être, le regard de la mort qui nous regarde la regarder.

 

 

 

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Nicolas Droin, septembre 2013.

Texte et images

 

 

 

 

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26/08/2013