m u l t i p l e s

FRAGMENTS

 

 

 

 

F R A G M E N T S

 

nicolas droin

 

 

 

 

 

« Je rôde ici à présent. (Un temps.) Plutôt, j’arrive et je me… poste. (Un temps.) La nuit venue. (Un temps.) Elle s’imagine être seule. (Un temps.) Voyez comme elle se tient, le visage au mur. Cette fixité ! Cette impassibilité apparente ! »

 

Samuel Beckett, Pas

 

 

 

 

 

 

 

 

Fragments

 

La fragmentation des espaces et des temps, des lieux et des couleurs est à l’origine de mes réalisations. Dès Seule (2000) mes films mettent en place un montage basé sur les connexions spatiales et temporelles, les passages d’un lieu à un autre et les basculements entre réel et imaginaire.

 

Je travaille sur l’espace et le temps en fragmentant le film, en séparant les séquences les unes des autres comme autant de lieux du film, comme autant de possibles commencements et de possibles fins. Chaque séquence peut se voir comme une variante de la séquence précédente sur le même thème. Le thème, comme pour la musique, c’est la récurrence d’éléments semblables créant une continuité tout au long du film malgré une structure décomposée.

 

Pour agencer ces variations et ces thèmes, l’idée d’un diptyque, d’une construction filmique en deux parties, est née après le tournage de Seule.

 

Fragments Intérieurs (2003)  est  le premier film du diptyque terminé en 2004 avec Fragments Extérieurs.

La structure en deux films permet de proposer deux parcours, l’un intérieur et l’autre extérieur.

 

Mais ces deux parcours entremêlent les notions d’intériorité et d’extériorité au point que le premier propose un parcours en surface, un regard de l’extérieur sur une jeune fille enfermée dans une maison, tandis que le second propose une véritable reconstruction mentale de l’extérieur, une forme d’intériorité du dehors.

 

Les deux films partent de cette réflexion sur l’intérieur et l’extérieur, sur les apparences, la surface et la profondeur, le noir.

 

La vidéo consiste en l’enregistrement d’informations (lumière, couleurs…) sur une bande, passant à travers l’objectif de la caméra. Ensuite le film projette ses formes à travers une fenêtre sur l’écran blanc de la salle de projection. La vidéo, comme le cinéma, réalise un double mouvement : de l’extérieur vers l’intérieur puis de l’intérieur vers l’extérieur.

 

C’est pour cela que l’idée de projection, projection de lumière et projection d’un espace à un autre, est présente dans les deux films.

 

 

 

 

 

Couleurs

 

Depuis ses origines puis durant la genèse du projet une attirance vers certaines couleurs a orienté la réalisation des deux films :

 

- le désir de filmer le bleu sombre du crépuscule ou de l’aube, de capter le bref entre-deux qui termine le jour et précède la nuit pour Fragments Intérieurs.

- l’attrait pour les lumières orangées des lampadaires aux abords des routes et des terrains vagues des périphéries urbaines, le blanc/saturation et la surexposition de l’image par le soleil pour Fragments Extérieurs.

 

Fragments Intérieurs est emprunt d’une lumière lunaire, crépusculaire, percée un moment par un soleil couchant, véritable rêve prémonitoire des Extérieurs.

 

Fragments Extérieurs est emprunt d’une lumière nocturne et orangée mais également solaire, noyée dans le blanc du soleil qui expose le monde et explose l’image finale.

Ces couleurs représentent également à chaque fois un seuil, une limite qui est celle d’un entre-deux ou d’un aveuglement de l’image, du noir jusqu’au blanc surexposé.

 

Un seuil également vis-à-vis de la technologie vidéo que j’utilise : que ce soit dans les images sombres, du crépuscule et dans les images nocturnes, seulement éclairés par les lampadaires orangés, tout comme dans la surexposition, les films se veulent aussi comme une exploration à la frontière des limites techniques de l’image vidéo. L’entre-deux technologique, le seuil de dégradation de l’image, de son apparition à sa disparition.

 

 

 

 

 

« Il semble que se confrontent ici, en une simultanéité immobile, trois figures de la mort, toutes trois nécessaires à son accomplissement, et la plus secrète serait alors la substance de l’absence, la profondeur du vide qui est créé lorsqu’on meurt, dehors éternel, espace formé par ma mort et dont l’approche cependant me fait seule mourir. Que dans une telle perspective l’événement ne puisse jamais se passer (la mort ne puisse jamais devenir événement), c’est ce qui est inscrit dans l’exigence de cette nuit préalable, situation qu’on peut encore exprimer ainsi : pour que le héros puisse sortir de la chambre et que s’écrive le chapitre final « sortie de la chambre », il faut déjà que la chambre soit vide du héros et que la parole à écrire soit à jamais rentrée dans le silence. »

 

Maurice Blanchot

 

 

 

Lieux

 

Je travaille à partir des lieux, ce sont eux qui m’inspirent des images, des sensations.

Parfois même des récits ou des débuts de récits.

Ils sont pour moi intimement liés aux corps que je filme. Aux figures qui se déplacent dans l’espace. Les trajectoires, les mouvements ou l’absence de mouvement dans les lieux constituent une des bases de mon travail, le fondement de ce que je recherche chez un « modèle », dans le filmage d’un corps.

 

Les lieux de l’entre-deux, une maison vide et nocturne, une maison abandonnée, une flaque d’eau au sol d’un terrain vague, la zone intermédiaire et industrielle entre les routes à la périphérie des villes, étaient le point de départ du film.

 

Certains lieux servent de point d’encrage, de borne, dans le parcours « sur place » des êtres filmés. Les maisons abandonnées de Fragments Extérieurs et la maison vide de Fragments Intérieurs.

 

Le dehors, l’usine, la maison, la pièce, puis l’angle d’une pièce, il y a pour moi dans la création tout un processus de réduction et d’agrandissement, d’emboîtements d’espaces et de temps, de couleurs et de textures, de sensations.

 

Les lieux deviennent les interfaces de connexions des images, des pensées, des sensations. Ils organisent le montage du film.

 

 

 

 

Objets

 

Les objets occupent une place centrale dans Fragments car ils fonctionnent comme des clés qui permettent de passer d’un lieu à l’autre ou d’un état à un autre.

 

Chaque objet participe à la construction même du montage car pour que la connexion s’établisse entre les lieux, il faut qu’un objet vienne transformer ou dévier la trajectoire du personnage. Le rapport du corps à l’objet va permettre un nouveau rapport du corps à l’espace. Ici se joue un conflit où le corps rencontre une résistance qui doit où l’aider ou l’empêcher de passer d’un stade à un autre.

 

Certains processus mis en jeu dans Fragments sont de régression et d’autre d’expansion. Mais toujours il y a une blessure qu’introduit l’objet, une coupure dans le réel, par laquelle il faut passer.

 

 

 

 

 

Lumières

 

Il est possible de voir les Fragments comme une réflexion sur la lumière et l’image, sur l’apparition et la disparition, le réel et le semblant.

 

Le parcours est psychique autant que physique.

 

La lumière, ainsi que la couleur, sont aux fondements de notre expérience du voir : elles permettent de voir donc de toucher mais également d’éblouir donc de faire disparaître. L’œil enregistre les variations colorées du monde mais celles-ci n’apparaissent qu’après une transcription par le cerveau. De même la vidéo enregistre ces variations et le film nous les restitue agencées dans un certain ordre.

 

Le parcours dans les Fragments est donc aussi un parcours de lumières et de couleurs, de la perspective à l’aplat, de l’apparition à la disparition, du premier regard à l’aveuglement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VOIR LES FILMS :

 

 

 

 

FRAGMENTS INTERIEURS (2003)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

FRAGMENTS EXTERIEURS (2004)

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Reflets dans l’eau

 

« Miroir ou plan d’eau,

toute surface réfléchissante est conductrice de rêverie ;

cercle magique tracé pour notre fascination,

elle insère, le fantastique dans le quotidien,

l’éphémère dans le stable, l’esprit dans la matière.

Elle y joint ce privilège rare de nous induire au rêve

sans nous enlever au réel ;

car ce qu’elle nous montre c’est ce réel même,

mais séparé et comme absent.

 

Eaux et miroirs creusent dans le sol

ou dans la muraille un « trou profond »,

rompent un instant avec les lois pesantes du monde objectif,

prêtent un regard à ce qui est aveugle,

une pensée à ce qui semble inerte ;

avec de l’épaisseur ils font de l’espace, du ciel avec de la terre et de l’imaginaire avec de la réalité ;

dans notre univers du compact et du mat,

ils ouvrent une faille, ils allument un éclat, ils esquissent une fuite.

Le sol se fend, les murs s’écartent,

et dans cette mince fissure se déploie un horizon ;

où régnait le plein s’installe la profondeur,

et dans le connu l’insaisissable ;

l’objet familier se dédouble, se décompose et se reconstruit.

 

Sur un chemin de printemps ou dans l’ornière d’un champ,

l’inattendu de la flaque nous apprend que le monde autour de nous vibre,

nous cerne d’appels et de regards où nous n’avons qu’à plonger le nôtre ;

à notre passage il interpose une présence ;

il attend que nous l’interprétions, le transformions en pensée ;

il nous invite à nous contempler en lui,

à nous chercher en ce lieu de merveille où le visible devient image,

où le monde s’éveille à sa propre transparence. »

 

Jean Rousset  L’intérieur et l’extérieur

 

 

 

 

 

 

« Aucun son. (Un temps.) D’audible tout au moins. (Un temps.) Le semblant. (…) Le semblant. Blême, quoique nullement invisible, sous un certain éclairage. (Un temps.) Donné le bon éclairage. (Un temps.) Gris plutôt que blanc, gris blanc. (Un temps.) Des haillons. (Un temps.) Un blême fouillis de haillons gris blanc. (Un temps.) Voyez-la passer devant le candélabre, comme ses flammes, leur clarté, telle la lune que voile une vapeur. »

 

Samuel Beckett, Pas

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



10/02/2011